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Carolyne raconte qu’il lui a fallu quinze mois pour rire avec son fils : « Rire vraiment, je ne riais pas de lui, je riais avec lui“. Sur les photos qui la montrent jeune maman souriante avec son bébé dans les bras, il est pourtant difficile de soupçonner ce qu’elle a vécu durant ces quinze mois. C’est avec ses mots –des mots vivants, en équilibre entre rire et larmes, dont on pressent qu’il a fallu temps, recul et travail sur soi pour les trouver– qu’elle raconte cette longue traversée solitaire devant la caméra de Chloé Guerber-Cahuzac, réalisatrice de L’autre naissance.

Québécoise, Carolyne a suivi son mari à Paris. Sans famille pour l’entourer lors de la naissance de son fils, elle se retrouve très seule et est très vite envahie par des pensées négatives. Elle se dévalorise. Elle supporte mal les pleurs de son bébé. Elle sait aujourd’hui que ses pleurs de bébé lui rappelaient la naissance de son frère et sa sœur, des jumeaux nés seize mois après elle. Deux bébés qui ont soudainement accaparés ses parents et qui ont effectivement dû causer chez la toute petite fille qu’elle était alors un très grand désarroi.

Son témoignage nous aide à comprendre le glissement progressif qui peut parfois mener  certaines femmes à de la violence contre leur bébé ou contre elle-même. Il montre également l’inadaptation du monde médical face à cette difficulté à être mère. Orientée par son généraliste vers l’hôpital, Carolyne ressent un immense soulagement, elle confie sans culpabilité son fils aux parents de son mari et espère que l’on va enfin s’occuper d’elle : « Ce que je souhaitais c’était rester au moins une nuit“. Hélas, les médecins ne décèlent aucun trouble physiologique et la renvoient illico chez elle. C’est finalement grâce à un séjour au Québec, dans sa famille, où, enfin entourée, aimée, soutenue, Carolyne parviendra à reprendre pied dans sa vie.

Comme le mentionne le titre du film, L’autre naissance, la mère est aussi une nouvelle-née. Elle vient de s’ouvrir à la vie. Et cette très grande ouverture la rend très vulnérable. Comme le nouveau-né, elle a, elle aussi, besoin de sentir à nouveau enveloppée, choyée, pour retrouver un sentiment d’unité, d’intégrité.  Certaines cultures l’ont bien comprises : les femmes dès la naissance de leur bébé n’ont rien d’autre à faire que de s’occuper de lui, la communauté prend en charge tout le reste. Rien à voir avec la solitude qu’affronte ici certaines femmes, totalement livrées à elle-même.

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L’autre naissance, un film de Chloé Guerber Cahuzac

A côté de Carolyne, Juliette, Delphine et Nadège disent également leur histoire, leur souffrance, ce qui se passe lorsque le lien avec le bébé se tisse de façon douloureuse, angoissante. Nadège témoignait déjà dans le film de Bérangère Huet, Devenir mères, qui abordait lui aussi ce sujet de la difficulté maternelle. Un thème qui, comme l’a souligné avant la projection, le producteur du film, Arnaud de Mezamat, suscite peu d’engouement. Le montage financier n’a ainsi pas bénéficié du soutien institutionnel qu’il aurait pourtant raisonnablement pu espérer. Il a en revanche été fortement soutenu par l’Association Maman Blues et il est également parrainé par la philosophe et romancière Gwenaëlle Aubry ainis que par les écrivaines Annie Ernaux, Marie Darrieussecq, Valentine Goby.

C’est avec beaucoup de tact et de sensibilité que Chloé Guerber-Cahuzac recueille les témoignages, bouleversants, de chacune des femmes interviewées. Les moments de parole sont ponctués de photos prises peu de temps après la naissance. Photos qui nous invitent à confronter visible et invisible, monde du dehors et celui du dedans. Le récit de Nadège intègre également des extraits de vidéos réalisés à l’unité de maternologie de St Cyr, là où elle a été un temps accueillie. Nous la voyons, en plan fixe, donner le biberon à son bébé. Et ce que nous voyons surtout, ce qui nous saute aux yeux, c’est le vide relationnel entre la mère et son enfant. Elles sont là, toutes les deux, comme posées l’une à côté de l’autre. La mère absente à sa fille et la fille qui finit par tourner son regard vers la caméra, comme si elle percevait de ce côté là un regard la faisant exister davantage.

Chloé Guerbert-Cahuzac a délibérément choisi de ne recueillir que les témoignages des mères. Mais après la projection, on se demande vraiment ce qu’ont vécu les pères. Ont-ils perçu la détresse de leurs femmes ? Ont-ils essayé de les aider ? Ont-ils pu se représenter, comprendre ce qu’elles vivaient ? Cela sera peut-être le sujet d’un autre film…

Nathalie Mlekuz

Une version DVD du film sera disponible en avril : www.abacaris-films.fr

 

 

 

 

 

 

 

 

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